Qu’est-ce que l’éloquence?


Le mot « éloquence » a quelque chose d’éminemment pédant. C’est peut-être parce que la discipline porte le nom d’une qualité au lieu de porter le nom de l’art pratiqué en lui même. On devrait dire « concours de discours », l’intitulé serait déjà infiniment moins prétentieux, et l’on rougirait moins d’avoir peur de sembler pompeux à dire « je me présente à un concours de discours » qu’à dire « je fais des concours d’éloquence ». Qui n’a jamais eu à se justifier, en parlant de sa curieuse passion pour l’éloquence à un novice du milieu, en disant « non non mais attends, je t’explique, c’est un concours de discours ! Et ça s’appelle « éloquence » parce qu’il faut bien parler aussi, mais t’inquiète, il y a du fond ! ». On dit bien « concours de danse» et non « concours de grâce ». Peut-être est-ce parce que le terme éloquence recouvre à lui tout seul l’ensemble des qualités attendues dans un discours ? Non, toujours pas. L’éloquence ne suffit pas à elle seule à faire un bon discours, et beaucoup de gagnants de concours d’éloquence à travers la France (y compris le très vénérable concours Lysias), si la discipline venait à s’appeler désormais « concours de pertinence », courraient vers de graves déconvenues. Mais pourquoi alors reste-t-on aussi jalousement attaché à cette appellation qui vicie son milieu d’une lourde allure de dandysme ? Parce que bien qu’entachée de ce vice, l’éloquence n’en porte pas moins son glorieux passif plein de cachet. Les concours d’éloquence mènent les candidats qui vont le plus loin dans les lieux les plus majestueux de notre histoire : l’Assemblée Nationale, le Palais de Justice, l’Hôtel de Ville de Paris, ont vu défiler bien des orateurs, toujours plus émus de plaider entre ces murs dont le décorum n’aura pas manqué de les remplir de cette délicieuse aura de prestige républicain. 

Qu’est-ce que l’éloquence ?

L’éloquence consiste en l’art de traiter un sujet à teneur littéraire plus ou moins lyrique et poétique faisant référence, dans la quasi-totalité des cas, à des œuvres littéraires, musicales ou cinématographiques connues, ou tout simplement à des proverbes familiers au grand public, au travers d’un discours basé sur la démonstration d’une idée, le tout avec une qualité d’expression et d’allocution optimale. 

La prestation attendue d’un participant à un concours d’éloquence consiste donc en un discours répondant à un sujet auquel le candidat devra répondre par l’affirmative (et non « la positive » comme beaucoup la nomment par maladresse) ou la négative. Il peut s’agir de sujets graves, tels que « la mort est-elle une peine capitale » ou plus léger comme « existe-t-il de bonnes ou de mauvaises situations ? ». Le candidat devra, durant un nombre de minutes limité et déterminé par l’organisation du concours, convaincre un jury, l’émouvoir et emporter son approbation quant au raisonnement qu’il leur aura exposé d’une part, et la qualité de la forme par laquelle il s’est exprimé d’autre part: sont attentivement contrôlés son français, sa grammaire, son vocabulaire. Un lexique trop peu varié meurtri de répétitions ainsi qu’une innocente violation de la concordance des temps sonnent à l’oreille des jurés comme un déni de notre précieuse francophonie. Autant que la forme cependant, le fond est évidemment un terrain sur lequel l’orateur est attendu : ses idées démontrent-elles une réflexion profonde et pertinente, ou sont-elles une énumération poétiquement formulée de lieux communs ? Sa démonstration est-elle solide et intelligemment construite, ou le candidat a-t-il l’air d’avoir compté dans une trop large mesure sur l’adhésion intuitive des jurés aux différentes chaînes de son raisonnement ? Enfin, le message transmis a-t-il ému l’auditoire, ou celui-ci en sort-il aussi bouleversé que d’un cours magistral de procédures collectives ?

Pourquoi l’éloquence est-elle une expérience incontournable ?

La discipline qui vient d’être décrite est un art universel : tout être humain est amené à quelque moment de sa vie à devoir toucher son interlocuteur, à voir sa survie ou simplement son épanouissement, tributaire de l’approbation qu’il emportera chez l’autre. Si le citoyen (c’est à dire l’Homme qui ne vit pas séquestré en écrevisse recluse dans son établi coupé de toute civilisation) a autant besoin d’éloquence que de capacité de discernement, c’est parce qu’il vit de l’altérité qui fait l’humanité. L’homme qui sait penser, le sût-il mieux que personne, n’est pas même une moitié d’Homme s’il ne sait pas partager sa pensée. Celui qui ne sait rien dire d’autre que des lieux communs, des banalités inertes, des affirmations stériles, celui-là est cloîtré dans un mutisme qui le condamne à l’inexistence au sein du corps social. Si l’Homme jouit d’une intelligence profonde, d’une infaillible capacité d’analyse, que lui apportent de telles qualités lorsqu’il ne peut soumettre ses réflexions à d’autres, que ce soit pour les voir approuvées et jouir du rayonnement de ce qu’il aura apporté à son monde, ou pour les voir discutées, et répondre sur la réfutation qui lui est opposée au mieux, apprendre de celui qui le réfute au pire ? 

Ceux qui se taisent ou pensent qu’il est possible d’oeuvrer en se taisant diront qu’il y a toujours l’écriture pour s’exprimer. Ceux-là ne comprennent pas deux choses : la première réside simplement dans le fait qu’écrire, c’est parler. Rédiger un texte de qualité (qu’il s’agisse d’un article, d’une thèse, d’une correspondance, ou de n’importe quelle nature de texte) c’est déjà être éloquent. Celui qui maîtrise la construction d’un texte argumentatif maîtrise celle du discours : exorde/introduction, idée/thèse, argumentation, illustration, péroraison/conclusion. La passion de l’écriture côtoie étroitement celle du discours (autrement, comment ce journal serait-il né?). La seconde chose, c’est que pour être entendu, l’auteur qui se contente d’écrire doit être lu. Pour être lu, il faut parvenir aux mains d’un lecteur. Pour parvenir aux mains d’un lecteur, il faut que d’autres mains aient attiré son regard sur nos lignes. Il est infiniment plus facile d’être entendu que d’être lu. C’est là toute la différence entre le discours écrit et le discours déclamé. Celui qui veut être lu devra être publié où se contenter d’un retentissent limité à son entourage (« amis » et abonnés sur les réseaux sociaux notamment) plus ou moins large et plus ou mois réceptif et réactif. Le parole par la voix, au contraire, trouve plus facilement d’attentifs destinataires. Les rues, les wagons, les supermarchés, les amphithéâtres, les quais de Seine, sont autant d’auditoires à la curiosité suffisamment affûtée pour accorder à l’orateur le bénéfice du doute quant à l’intérêt de son propos, le temps d’une poignée de secondes. Les pensionnaires de nos Parlements n’ont pas le monopole de la tribune, et tout vertébré doté de capacités d’entendement et d’articulation des termes intelligibles a accès à la parole. 

L’autre écueil auquel se heurte communément l’orato-sceptique est de croire que l’éloquence est faite pour les futurs politiciens et avocats. Ceux qui le pensent ont raison et tort dans une égale mesure. Ils ont raison en ce que défendre un homme face au juge qui décidera de sa vie, et discuter une loi devant une assemblée qui tranchera sur le sort d’un peuple sont effectivement les premières tâches à requérir de solides capacités d’argumentation et d’expression. Ils ont tort en ce que ceux-là ne sont pas les seuls à devoir convaincre ou simplement dominer. « Convaincre ou simplement dominer » car certains s’évertuent à emporter la conviction par une démonstration à la logique solide et à l’argumentation robuste là où d’autres se contentent de prendre leur auditoire par les sens : l’humour, la colère, la peur sont alors les leviers sous lesquels vous, spectateurs, êtes les plus vulnérables, car les vendeurs d’émotion persuadent, et aussitôt qu’ils persuadent, ils dominent. L’éloquence devient alors l’outil premier pour se faire une place dans les foules, ou pour dominer ces dernières. 

À cet égard, d’aucuns estiment que l’éloquence est un accessoire frivole qui permet à ceux qui la maîtrisent d’envouter fallacieusement les foules au détriment du bon sens. C’est aussi vrai. L’art est répandu qui consiste à enthousiasmer les esprits par des effets de manches et des associations d’idées que le bon sens interdirait de conjuguer mais que la peur et la haine autorisent à combiner. Et s’il est un domaine dans lequel combattre le mal par le mal est de mise, c’est en premier lieu celui de l’éloquence. Si des individus pauvres de bon sens au mieux, animées d’idéologies dangereuses au pire, parviennent à convaincre les audiences, il est du devoir de ceux qui les combattent de déconstruire leurs discours de la façon la plus efficace qui soit. Or pour déconstruire ingénieusement un discours, il faut un autre discours qui soit mieux construit encore, car si parler est un art, réfuter est une science : démonter pièce par pièce le raisonnement de ceux qui emportent frauduleusement la conviction des masses implique d’identifier la partie du discours sur laquelle la chaîne d’idée constituant le raisonnement contient un maillon contrefait: une fois l’objet défectueux localisé, il s’agit alors de montrer à l’auditoire en quoi il constitue le pied en formica de la table en chêne qui la rend boiteuse. Enfin, il faut insérer à l’endroit de cet élément défectueux, une pièce solide et de qualité, pour qu’après s’être vu démontrer en quoi le raisonnement proposé en premier lieu était vicié, le public s’en voit proposer un d’une justesse édifiante. 

Oui, l’éloquence est aussi une arme utilisée à des fins douteuses par des personnes ayant des intérêts peu louables à servir. Non, cet état de fait n’est pas une raison pour se détourner de l’éloquence, au contraire : rien de tel pour combattre les flatteurs, et que de convaincre les flattés, en commençant par leur apprendre, qu’on les a flattés. 

Il ressort de tout cela l’évidence communément acceptée que l’éloquence est une compétence indispensable, en même temps qu’elle est un art incontournable. Les facultés de lettres et de sciences sociales l’ont bien compris, et si elles ne sont pas les seules à pratiquer cette capricieuse discipline, elles sont celles par excellence où l’éloquence est un sport de compétition côté à sa juste valeur, auquel s’essaient de nombreux étudiants, y déversant un flux d’effort qu’ils ne daignent pas même à accorder à leurs travaux dirigés la plupart du temps (on vous voit les étudiants à l’effort sélectif). 

De nombreux concours d’éloquence ont lieu chaque année, et celui qui est le plus connu des étudiants en faculté, notamment en faculté de droit, demeure le Concours Lysias. À ce titre, Maryna Karvatska, ancienne directrice du pôle éloquence de la FFD nous livre son expérience Lysias à l’antenne de Nanterre en 2018. 

Maryna Karvatska

«  Les concours d’éloquence ainsi que le milieu de l’art oratoire m’étaient complètement étrangers. Le français n’étant pas ma langue maternelle, je voyais la prise de parole en public comme une véritable barrière. J’appréhendais la réaction que pouvaient avoir les autres quant à mon accent, ma prononciation ainsi que certaines maladresses dans mon expression. 

Mon premier concours de plaidoirie était un véritable défi car généralement les personnes qui y participent sont celles qui ont une parfaite maîtrise du français. J’avais l’impression de ne pas avoir le profil attendu, la préparation de ma plaidoirie était donc très angoissante. Je travaillais beaucoup ma prononciation afin d’effacer au maximum mon accent et de ne pas faire tâche parmi les autres candidats. 

Cependant, au fur et au mesure de l’aventure j’ai compris qu’au delà d’un travail d’écriture et de langue, l’expression orale est surtout un moment de partage avec le public. C’est une mise à nu, car l’orateur doit se présenter tel qu’il est, avec sa réflexion, ses références, ses anecdotes. Il est donc très important de rester fidèle à soi même et de véhiculer un message. 

Une plaidoirie magnifiquement écrite n’est qu’une coquille vide sans la transmission d’un message authentique et sincère. Faire un concours d’éloquence m’a finalement beaucoup appris sur moi même et m’a aidé à me faire confiance. Lors de ma finale je n’ai donc pas hésité à citer des proverbes en russe, à faire des imitations du parrain et laisser libre court à mon imagination et ma personnalité. »

Cette finale du concours Lysias connaîtra pour Maryna une fin heureuse, puisqu’elle en sera la grande gagnante. 

La Fédération Francophone de Débat a elle aussi organisé chaque année, ses propres concours d’éloquence. En 2019, la première édition du concours Périclès était remportée par Rémi Salort, actuel directeur du pôle éloquence, qui nous livre son témoignage :

« Comment était ta première fois dans un concours d’éloquence ? 

C’était incroyablement motivant et stressant.

Motivant parce que je me suis mis tout de suite en tête que je devais faire rire le public pour avoir une chance de gagner, c’était ça mon moteur. Je me suis plongé dans l’écriture de mon texte et j’étais totalement entrainé par cette envie d’être drôle, de rechercher les petites références et touches d’humour qui feraient mouche. Ma plus grande peur n’était pas d’être éliminé mais d’être ennuyeux. J’ai donc choisi de défendre les différents sujets qu’on me donnait de cette manière et en utilisant beaucoup de références populaires. 

Stressant parce que le jury n’a pas forcément le même humour que moi et qu’in fine c’est lui qui reste juge de ma prestation. J’ai eu très peur, surtout en finale à l’annonce du jury, quand j’ai appris que je serais évalué par de grands avocats, journalistes et… un commandant de sous-marin nucléaire ! A ce moment je me suis décomposé sur place, je me suis maudit d’avoir voulu faire de l’humour. Avec mes références au rap français, à Tinder et au Seigneur des Anneaux j’ai cru que j’étais fichu…

Sueurs froides, jambes vacillantes et le ventre noué, je me suis retrouvé devant plus de cent personnes, le fameux jury et mes parents qui avaient eu la bonne idée de débarquer par surprise sans s’être inscrits à l’événement (ce qui m’avait valu 20 minutes de stress et de négociation pour les faire entrer…). J’étais là, au pupitre de la salle Colbert, à l’Assemblée Nationale, une pression folle sur les épaules et cette question existentielle qui ne me quittait plus depuis une heure : « Ça rit de quoi un commandant de sous-marin nucléaire ? ». 

Heureusement pour moi, j’ai réussi à faire rire ce jour là dès mon introduction et je me suis senti gonflé à bloc pour la suite. Le plus difficile c’est vraiment l’entame, l’exorde. Si ça marche bien, la suite vient toute seule. J’en garde un souvenir incroyable. 

C’est quoi pour toi un bon événement d’éloquence ? 

C’est très simple : il faut que le public se régale. On fait venir des dizaines, parfois des centaines de personnes qui ont des occupations, un travail, des loisirs et qui se sont libérées de tout pour venir nous voir. Il ne faut pas les décevoir. 

Ça passe par une bonne organisation : le choix des sujets, du lieu, du thème, la bonne gestion des inscriptions, une bonne introduction pour mettre de l’ambiance, toutes ces choses que le public ne voit pas mais qui font que tout est fluide. 

Ensuite il faut des orateurs bien préparés. Pour ça, il faut leur donner les informations et le temps nécessaires à la préparation. Ils doivent pouvoir traiter leurs sujets sans sortie de piste, de manière construite pour nous faire réfléchir, nous émouvoir et nous captiver. 

Je leur conseillerais de prendre parti, d’être au service d’une idée, d’incarner cette idée, qu’il s’agisse de l’amour, l’espoir, la joie, la colère, la peur, la mort, etc. C’est à eux de nous persuader qu’ils ont raison, que l’amour est plus fort que la colère, que « la fin de l’espoir est le commencement de la mort ». On doit comprendre très clairement leur prise de position. 

Pour réussir, ils ont des armes à leur disposition : les émotions. Je les mets volontairement en avant car, pour moi, plus qu’un argument fastidieusement développé, ce sont les émotions qui fonctionnent le mieux dans un passage d’éloquence d’à peine quelques minutes. L’argumentation garde une place importante, mais il faut des arguments extrêmement simples qui deviendront redoutables grâce aux émotions que l’orateur fera naitre. C’est un savant dosage à trouver pour plaire à son auditoire. »

L’éloquence au service de la francophonie

L’éloquence en tant qu’art littéraire est tributaire de la francophonie en même temps qu’elle est un apport pour ce précieux patrimoine. D’abord elle y puise son contenu : le discours ne saurait se passer d’une écriture de qualité. Or pour savoir écrire, il faut avoir lu, et en ayant lu, l’orateur dote nécessairement son discours de littérature, qu’elle soit sienne, ou celle de grands écrivains. Au delà de la littérature, l’orateur puise également son inspiration dans l’oeuvre de grandes références de la musique française. Les auditoires ne comptent plus le nombre de discours dont l’exorde s’ouvre sur un « Jacques Brel disait… ». Jacques Brel, Georges Brassens, Serge Gainsbourg… et Booba ! Ils sont nombreux et nombreusement cités dans les prestations des orateurs, et pour cause : ils ont dit (et l’ont fort bien dit) des choses qui nous touchent, auxquelles nous nous identifions et qui revêtent une telle justesse qu’il serait frustrant de ne pas s’y référer. 

L’éloquence présente ensuite un apport qu’il serait ingrat de nier pour la francophonie parce que les grands discours, une fois qu’ils ont été déclamés, et ont marqué les esprits, entrent dans son patrimoine. Le discours d’André Malraux, à l’occasion de l’entrée au Panthéon des cendres de Jean Moulin en 1964, n’est pas une prise de parole éphémère à valeur pragmatiquement informative et cérémoniale. Il est un don de mots, demeurés en suspension dans l’air du quartier latin et dont l’écho continue de retentir dans le souvenir, et dans le savoir de ceux qui lisent ce discours aujourd’hui encore. L’image des « femmes noires de Corrèze » debout dans un cimetière accueillant dans une tristesse quasi-anonyme les corps d’Alsaciens tués dans le maquis, est une image qui continue de serrer la gorge de ceux qui lisent ou entendent les mots d’André Malraux. Le « désordre de courage » que décrit l’orateur en évoquant la Résistance telle qu’elle se présente quand Jean Moulin la rejoint touche encore jusque dans le creux de son abdomen celui qui en lit la narration. La puissance de ce discours continue de frapper les jeunes français et les jeunes françaises qui s’identifient et seraient prêts à rejoindre « l’armée en haillons de la Résistance ». Ce discours, édifice d’histoire et d’humanité, fait d’ailleurs lui-même appel à la littérature chantée de ce temps et de celui qui le précède de peu quand il évoque Nuit et Brouillardet le Chant des Partisans, parce qu’eux aussi touchaient la France par leur grandeur et leur justesse. Et quand l’orateur apostrophe, dans sa péroraison, la jeunesse qui plus tard regardera vers le panthéon, celle-ci lit, la cœur humide, « Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé; ce jour-là, elle était le visage de la France. »

L’éloquence est autant sœur de la littérature (écrite, parlée, ou chantée) qu’elle en est l’enfant et la mère. Pour cette raison, et à la fois par cet effet, les interférences entre littérature et discours sont nécessairement denses. Outre les références littéraires, une autre manifestation de cette liaison à la littérature est le réflexe romancier de l’orateur : le discours, quand il démontre une thèse, passe dans une grande majorité des cas, par une narration. 

Discours et narration 

Adrien Rivierre, ancien vice-président de la FFD et auteur de Prendre la parole pour marquer les esprits, et de l’Homme est un conteur d’histoires, en sait quelque chose :

Prendre la parole, est-ce raconter des histoires ? 

« Les histoires, à travers le récit d’une expérience vécue ou d’une situation concrète, jouissent de l’immense pouvoir d’enseigner, d’émouvoir et de plaire (docere, movere, placere). Ces trois mots sont ceux d’Aristote, dans sa Poétique. Ils tiennent une place toute particulière dans l’art de bien parler car ils en constituent la boussole que tout orateur ne doit jamais perdre de vue. Tout d’abord, une prise de parole réussie instruit. Autrement dit, les interlocuteurs sont plus intelligents après qu’avant le discours prononcé. L’intérêt de parler pour ne rien dire demeure toujours très limité… Deuxièmement, un lien affectif doit être créé entre celui qui s’exprime et celui qui écoute, origine de la confiance et de l’empathie. Les émotions partagées et ressenties jouent un rôle essentiel. Enfin, pour enseigner et émouvoir, il convient pour l’orateur de capter l’attention, de la maintenir et de faire passer à l’audience un bon moment. Ces trois ingrédients s’imposent à la fois comme les fonctions d’une bonne histoire mais correspondent également au célèbre triangle de la rhétorique (toujours énoncé par Aristote) : logos (au service de l’enseignement), pathos (au service des émotions et de la passion), ethos (au service de l’image renvoyée par l’orateur). Ma conviction est ainsi que l’action qui vise à raconter des histoires constitue le plus sûr (et court) chemin pour convaincre et séduire. N’oublions jamais que nous sommes des conteurs, il s’agit là de notre nature d’animal communicant ». 

Bill François, également ancien orateur de la FFD, président fondateur du club de débat de l’ENS Ulm et finaliste du championnat du monde de débat 2016, également vainqueur de l’édition 2018 du Grand Oral (France 2) et auteur de L’éloquence de la sardine, nuance l’affirmation de cette relation entre littérature et éloquence :

Quel lien entre l’éloquence et la littérature / écriture ?

« Ça pourrait être un sujet de concours d’éloquence, cette question. Car comme dans tout sujet de concours d’éloquence, on peut défendre tout et n’importe quoi comme réponse ! Déjà, pour faire le philosophe… ce sujet présuppose qu’il y a un lien (puisqu’on nous demande lequel). Moi je n’en suis pas si sûr. 

Il y a indéniablement un lien dans la majeure partie des cas, car c’est le même univers des mots qui est partagé par la littérature et par l’éloquence. Mais on peut très bien imaginer un discours éloquent sans la moindre connaissance ou talent littéraire. Parmi mes connaissances les plus éloquentes, plusieurs font des tonnes de fautes de français et ne connaissent pas plus la littérature que moi la pâtisserie indonésienne. On peut même aller plus loin et imaginer un discours éloquent fait uniquement de gestes, de borborygmes ou même… de silence. Réciproquement il est facile de concevoir un texte littéraire dépourvu de notion d’éloquence – tant qu’il n’est pas lu à voix haute – à ceci près que tout texte lu nous « parle » et donc nécessite peut être un minimum d’éloquence (en tous cas c’est un plus, qui différencie un texte littéraire d’un amas de mots doté de sens, et le bateau ivre de Baudelaire d’une notice de bouée de sauvetage). Pourquoi réfléchir à ces cas extrêmes ? Pour réaliser que ce lien est multiple et complexe. Littérature et Éloquence se rejoignent, s’aident, se complètent. C’est comme le soleil et la lune, le lait et les céréales, la démocratie et la politique, Macron et Benalla, la pétanque et le pastis… : l’un ne remplace pas l’autre, chacun a son existence propre et indépendante, mais il est quand même évident qu’il y a un très fort lien entre les deux. Alors maintenant en pratique : Quelques points où le lien est important en Éloquence à mon avis : La littérature crée un univers commun au public, donc jouer des références littéraires dans un discours fait un clin d’œil agréable au public (adapter ses références au public ciblé). La littérature a une grande variété de styles. Théâtre, poésie, roman, nouvelle, essai etc. En théorie l’éloquence aussi. En pratique les gens varient peu les discours. N’hésitez pas à explorer la littérature pour y trouver de nouveaux styles sympas ! Enfin, n’hésitez pas à utiliser vos talents d’éloquence pour rédiger à l’écrit. Ce qui marche à l’oral sonne en général bien à l’écrit ! 

En conclusion, ce lien entre littérature et Éloquence m’a beaucoup marqué comme je pratique les deux activités. C’est à mon avis une mine inépuisable de trésors pour les deux domaines. Je vous souhaite bonne chance pour explorer ces trésors ! »

Aussi l’éloquence est-elle un univers à part entière, et si cet article n’a aucunement la prétention d’épuiser la question de ce qu’est l’éloquence, il a au moins l’espoir d’un avoir donné un aperçu juste et d’avoir informé l’habitué des milieux de l’éloquence comme ses novices de ce qu’elle représente. Il ne s’agit pas tant de comprendre l’éloquence que de savoir la regarder, et peut-être cet article vous permettra à vous, lecteurs, de la regarder désormais différemment, puisse-t-être d’un regard bienveillant!

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