Qu’est-ce que le débat?

« Tout a commencé par une pathologie contre laquelle je ne pouvais rien : il me fallait avoir raison, en permanence, en toutes matières, et quelle que soit la position que j’eus à défendre. Je pouvais un lundi matin défendre le pro d’une dispute, et le mardi soir militer en faveur du contra avec tout autant de hargne et de pertinence. C’était plus fort que moi, je devais avoir raison. Alors j’argumentais. On m’accusait d’être de mauvaise foi, et j’ai longtemps cru que c’était le cas. Une tête de mule sans foi ni loi, un patient atteint de piraterie rhétorique, un faussaire de l’argumentaire, une grossière miniature de politicien aux abois, qui suffoque à l’idée d’avoir tort. Puis un jour, au détour d’un amphi, après m’être égaré dans une salle de TD clandestinement occupée par une association d’étudiants qui s’étaient échoués là, j’ai compris une chose : je n’étais pas une tête brûlée. J’étais un débatteur. » – témoignage du débatteur lambda.

Qu’est-ce que le débat FFD ?

Les grandes lignes

Le débat FFD est un débat au cours duquel deux équipes s’affrontent autour d’un thème tel que « ce gouvernement rétablirait la peine de mort » (par exemple). Les équipes se composent de 4 débatteurs chacune. Une équipe incarne le Gouvernement : elle doit défendre le pro. L’autre équipe représente l’Opposition : elle doit défendre le contra. Chaque équipe envoie alternativement un de ses débatteurs argumenter pendant 5 minutes devant un jury. Ce dernier tranche, après les huit prises de paroles, en faveur de l’équipe qui a emporté sa conviction.

Le débat parlementaire tel qu’il est pratiqué à la FFD ressemble, dans les grandes lignes de ses règles, au débat tel qu’il se présente dans la discipline classiquement intitulée « debating ». Il est également presque identique à ce que pratiquent d’autres fédérations en France, à ceci près qu’il est régi par un règlement bien précis qui préserve les débatteurs de l’aléa des sensibilités personnelles des jurés.

Un exercice d’argumentation

Chaque débatteur, exceptés les secrétaires généraux, doit présenter un argument qui lui est propre. Ainsi chaque équipe doit trouver trois arguments propres à défendre sa position. Il s’agit d’un véritable sport de réflexion : la performance réside dans la capacité dans un premier temps à déployer au moins trois arguments pertinents, solides, et malléables, et dans un second temps à les travailler de sorte à les rendre irréfutables.

Outre l’argument que présente le débatteur, ce dernier doit également produire une réfutation de l’argument de son prédécesseur, et la réfutation constitue nécessairement une argumentation en soi, puisqu’il s’agit de déconstruire le syllogisme de l’autre par une démonstration de ce qu’il a d’inopérant.

La production des arguments se poursuit comme suit :

Une épreuve d’endurance et d’écoute

Une des difficultés principales dans la pratique du débat parlementaire fictif, que ce soit celui de la FFD ou celui des autres structures d’art oratoire, réside dans l’absolue nécessité de demeurer attentif aux prestations des autres tout au long du débat. Il s’agit de saisir chaque fragment des prestations adverses, pour pouvoir les exploiter contre ces derniers (une formulation maladroite de leur part, un exemple inapproprié, un oubli de définition dans la motion, etc…), mais également d’être attentif aux propos des membres de sa propre équipe, pour demeurer en parfaite cohérence avec leurs termes tout au long du débat.

C’est pour les secrétaires généraux que l’endurance la plus aboutie est requise : ce poste implique une synthèse du débat avec un rappel des enjeux. Ce travail se base sur deux axes : une valorisation des arguments des co-équipiers (expliquant en quoi les arguments de son équipe étaient suffisants à justifier sa position) et une réfutation des arguments de l’équipe adverse (expliquant en quoi les arguments avancés par les adversaires ne suffisaient pas à justifier leur position).

Outre le travail d’analyse des discours des autres débatteurs, il est également nécessaire de faire preuve d’endurance au cours des 5 minutes de temps de parole imparti à chaque orateur. Ces cinq minutes sont très courtes en ce qu’elles imposent de convaincre le jury en un temps très restreint. Elles peuvent néanmoins aussi être particulièrement longues dans la mesure ou 3 de ces 5 minutes mettent le débatteur à la merci des questions de l’équipe adverse. Si le débatteur peut en effet refuser de prendre certaines questions, il ne peut toutefois en refuser un très grand nombre sans avoir l’air de se fermer au débat. Enfin, ce temps de parole représente aussi 5 minutes de vigilance orange : chaque mot prononcé est à choisir minutieusement. Il peut arriver que le débatteur qui se laisse transporter d’enthousiasme baisse sa garde sur certaines phrases, et laisse échapper quelques maladresses de nature à compromettre l’intégrité de sa démonstration. Il est donc important de veiller à demeurer prudent tout au long du discours.

Un terrain d’improvisation

Un débat se prépare. Chaque équipe prévoit son enchaînement stratégique d’arguments. Pourtant, cette préparation ne permet pas d’anticiper la totalité du débat : selon la nature du sujet, le maximum de ce qu’une équipe peut anticiper avec précision ne représente que 32,5% du contenu de ce débat !

Pour être plus précis, dans le cadre d’un débat fermé (c’est-à-dire un débat sur un sujet dont la précision laisse peu de marge de créativité au Gouvernement) l’équipe du Gouvernement ne peut prévoir avec exactitude que 32,5% du contenu du débat. L’opposition, elle ne peut en prévoir que 30% ! Et pour cause : Le gouvernement, s’il peut prévoir le contenu de sa motion, et son argumentation, ne peut pas prévoir certaines incidences amenées à se produire sur son propre terrain : les questions qui lui seront posées, les réponses qu’il y apportera, et les arguments adverses qu’il devra réfuter sont tout autant d’inconnues soumises à l’aléa et à la performance du moment. L’opposition subit, en plus de ces mêmes contraintes, celle de ne pas savoir à l’avance quelles seront précisément les modalités d’application de la motion choisies par le gouvernement, ce qui toutefois ne l’empêche pas, dans le cadre d’un débat fermé, d’anticiper ses arguments propres. Le débat fermé en effet, s’il permet une certaine souplesse dans le choix de la motion que fixera le gouvernement, empêche néanmoins ce dernier de jouir d’une trop grande marge de manœuvre, de sorte que l’équipe adverse peut prévoir en substance, en quoi consisteraient les implications de cette motion.

Il en va tout-à-fait différemment dans un débat ouvert, c’est à dire un débat laissant une liberté totale dans la définition de la motion par le gouvernement, au point de donner l’opportunité à celui-ci de produire l’imprévisible. C’est le cas de sujets tels que « ce gouvernement rendrait le vote capacitaire ». La seule contrainte du gouvernement dans un sujet pareil est de proposer une motion qui conditionnerait le droit de vote à un paramètre spécifique. Le choix de ce paramètre est libre. Le gouvernement peut ainsi fixer un droit de vote conditionné à la richesse (mais il ne le fait en réalité jamais car le vote censitaire demeurant dans la mémoire collective, il n’est pas stratégique d’opter pour un paramètre aussi prévisible).

Dans les matchs de sélection en Coupe de France 2017, l’équipe de Sciences Po Paris campus de REIMS incarnant le Gouvernement affrontait l’équipe de la faculté Jean Monnet incarnant l’Opposition. Le gouvernement avait ici choisi de conditionner le vote à « l’intelligence ». Et l’équipe de Jean Monnet de subir la réaction classique en la matière : les co-équipiers se sont regardés les uns les autres, sueurs froides aux temps, mains moites, et respiration saccadée. Fort heureusement (et l’auteur de cet article ne dit pas cela en tant qu’ancien membre de cette équipe…) l’Opposition n’a pas perdu pour autant : redoublant de vigilance quant aux failles de l’argumentation adverse, et déployant ses facultés d’improvisation les plus aiguisées, Jean Monnet a pu rendre inopérante la ligne d’attaque adverse : « l’intelligence » en effet, compromettait tout autant l’égalité entre citoyens que la richesse, ce qui permettait à l’opposition de maintenir son argument sur « l’égalité face au vote ». Pour les arguments ayant nécessité un irrémédiable changement de dernière minute, le manque d’approfondissement de l’idée évoquée était compensée par une réfutation extrêmement solide quant aux lacunes de définition et de cohérence de l’argumentaire adverse : en effet, le gouvernement dans un débat ouvert n’est pas plus avantagé que l’équipe adverse en raison de sa grande liberté et capacité à mener la valse du débat! Cette grande liberté implique de grandes responsabilités, au rang desquelles celles d’une efficace précision dans la définition et d’une implacable cohérence dans le choix de la motion.

Pour donner à nos lecteurs les proportions de prévisibilité, voici un tableau récapitulatif de la proportion de contenu qu’il est parfaitement possible d’anticiper pour chaque débatteur, et pour chaque équipe selon qu’il s’agit d’un débat ouvert ou fermé.

Ces proportions sont calculées en fonction du temps de parole dispensé à chaque débatteur et découpé selon les différentes étapes du discours. À titre d’exemple, voici à quoi ressemble ce découpage du temps de parole entre ce qui peut être anticipé avec précision (en vert) et ce qui ne peut pas l’être (en orange), pour un Premier Ministre dans un débat fermé :

Pour un Secrétaire Général de l’Opposition, le découpage se présentera ainsi :

Il ne faut cependant pas déduire de ces chiffres que le travail de préparation est inexistant là où le contenu du débat n’est pas prévisible avec exactitude (ce qui signifierait que l’opposition n’aurait rien à préparer dans un débat ouvert), bien au contraire ! Plus le débat est compliqué à anticiper, plus l’équipe doit s’y appliquer afin de préparer au mieux ce qu’elle répondra aux éventuels arguments, motions, définitions, questions, et réfutations.

Un exercice d’éloquence

Enfin, et ce paramètre n’est pas des moindres, le débat est un excellent exercice d’éloquence. Il met à rude épreuve les capacités d’adaptation de l’orateur : c’est une chose d’être éloquent en déclamant un texte préparé, écrit, répété, que personne ne saurait interrompre. C’en est une autre de devoir adapter une partie significative de son discours à ceux des adversaires, mais également à ceux de ses coéquipiers, de devoir improviser pour une certaine partie, notamment en présence d’une question inattendue. C’est dans la cage aux lions que les meilleurs orateurs se distinguent. À ce sujet, Hugo Rousselle, Président de la FFD, explique la place de l’éloquence dans le débat en ces termes :

« L’orateur, s’il ne défend pas une position étant initialement la sienne doit devoir faire preuve de vraisemblance dans son discours afin de réussir à convaincre. Cette vraisemblance ne se résume pas uniquement au propos du discours stricto sensu, au logos qui nécessite une argumentation structurée et organisée. La vraisemblance passe également par la maîtrise de son ethos, autrement dit, l’orateur doit dégager un minimum de sérieux dans son accoutrement et dans sa façon d’être. L’exercice du débat n’est pas uniquement un exercice de fond mais également de forme, de représentation (d’une fonction politique en l’occurrence) et d’incarnation (d’idées en l’espèce). Pour être crédible, l’orateur doit donc soigner son apparence (au sens large) autant que celle de son discours.

En outre, la vraisemblance passera par le pathos, c’est-à-dire la capacité à plaire et à émouvoir. Dans le cadre d’un débat parlementaire, si l’orateur ne saurait être dénué de passion et d’engouement, il convient cependant de ne pas en abuser au risque de desservir son discours. Savoir manier l’humour ou le drame ne doit pas devenir un handicap ridiculisant le propos général. Il est donc préférable de maîtriser sa voix et ses intonations, sa gestuelle et sa posture, son regard et sa mémoire. Il faut avoir du style et mettre sa voix au service de son texte mais savoir rester simple et épuré pour ne pas perdre son auditoire comme son sujet. Il faut trouver l’équilibre résidant dans ce paradoxe selon lequel il faudrait à la fois rester soi-même et rester dans son rôle. »

Ismahane BESTANDJI

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