Prestations d’éloquence – mai 2020

Peut-on enfermer la parole?

À l’affirmative – Julie Charpentier-Derouet

Mesdames, Messieurs ;

C’était un temps déraisonnable,

Un temps où les « demi-experts » et les « faux-sachants » avaient pris la place des professionnels ;

Un temps où 280 caractères réduisaient nos pensées ; C’était un temps déraisonnable,

Un temps où la parole libérée était devenue la parole déchaînée.

C’était un temps déraisonnable,

Un temps présent,

Ce temps, c’est maintenant.

J’entends des avis sur tout, partout. Quoi que je fasse, l’information – ou d’au moins ce qui y ressemble – me suit, m’assaillit. « Que penses-tu du professeur Raoult ? J’en suis sur, c’est un complot ! Qu’en dis-tu ? Soutiens tu la grève ? Quelles perspectives pour l’avenir ? …». Allez ! Donne, donne ; donne-moi ton avis ! Voici la nouvelle injonction sociale. La norme moderne est la suivante : avoir une idée sur tous les sujets ; mais surtout, la partager au plus grand nombre, quitte à se contredire le lendemain. Nous avons consacré la liberté d’expression afin de répondre à la soif d’information de la population ; aujourd’hui, elle est devenue boulimique et je me fais vomir à sa place !

Mais, Mesdames et Messieurs, je vous en prie, laissez-moi ne pas m’exprimer ! Donnez-moi la liberté de non-expression ! Laissez-moi le temps de la réflexion. Épargnez-moi cette nourriture à emporter, je veux m’asseoir et profiter. A trop avoir, nous nous perdons. Du contenu, du contenu ; toujours plus de contenu. Netflix nous écrase sous des centaines de films et de séries ; youtube nous empiffre d’innombrables vidéos ; les réseaux sociaux nous accablent d’images, de propos. Mais, que retenons nous de tout ce contenu ? Rien ; ou presque rien. Suffoquant sous cette avalanche d’informations immédiates, plus rien n’est assimilé, si ce n’est des mots clés.

Je ne supporte plus l’instantané, BFM TV et la place du marché. Mon stockage de breaking news est saturé. Gavée ; Oui voilà, gavée, comme une oie qui, trop pleine de nourriture, s’étouffe jusqu’à ce qu’elle en crève ! Ma tête est pleine, prête à explose. J’ai besoin de déconnecter. Je suis en pleine overdose de cette nouvelle drogue de l’hyper-expression.

Prenez mon téléphone qui ne cesse de vibrer ; ma télévision trop illuminée ; Tenez, prenez aussi ma montre connectée et le dernier ordinateur branché ! Ils me tiennent en perfusion ; laissez-moi m’en aller !

Et enfin, enfin …. Le calme … Les gazouillis de l’oiseau bleu factice sont remplacés par ceux de l’hirondelle à ma fenêtre. Mes pensées peuvent se poser ; s’ancrer. Le processus de digestion des informations accumulées peut débuter. Tel un moine cistercien, je fais voeu de silence. Je confine ma parole, l’arrête en moi, pour qu’elle s’enracine.

Mesdames et Messieurs, je vous propose aujourd’hui un voyage. Partez avec moi, prenons le large, la tangente ; les liens qui vous attachent, coupez les ! Courrons sur les chemins nos pensées. C’est à un voyage productif bien que statique, auquel je vous convie. Mesdames et Messieurs, je vous propose de confiner, vous aussi, votre parole. Confinez toutes vos pensées, vos sentiments, vos ressentiments. Confinez-les puis attendez, réfléchissez, pensez. Est-ce que je l’aime vraiment ou est-ce le confort de l’habitude qui me fait continuer – ce qui n’est désormais plus – une aventure ? Dois-je poursuivre mes études, complexes et anguleuses, ou ne serait-il pas préférable de partir élever des chèvres dans les montagnes corses ? Tel un sage qui regarde pousser la graine qu’il a planté, voyez les racines de votre parole se frayer un chemin parmi vos idées. La parole va d’abord s’ancrer dans le terreau de votre esprit, croître pour enfin bourgeonner.

Alors, telle la fleur en éclosion au printemps ; déconfinez votre parole. Laissez là éclater en plein jour. Ouvrez la porte de vos pensées et laissez la circuler. Votre parole sera alors tout autre : vaillante, éclatante, construite et limpide.

Le confinement de la parole n’est pas la non-parole mais la sélection de celle-ci. Nous préférons la qualité à la quantité ; la longévité à l’instantané ; la réflexion à la précipitation. Dans l’ombre de mes pensées, ma parole se construit. Dans l’ombre de mes doutes, mes incertitudes s’effacent. Tel un artiste répétant des mois durant avant d’entrer en scène, ou un marathonien courant chaque jour, un peu plus, sans relâche ; Je prépare ma parole. Je la prépare en la faisant naître en moi, en la travaillant, en la révisant avant de la livrer.

Certes, il est possible de parler pour ne rien dire. Mais sans le talent de Raymond Devos, à quoi bon gâcher ce pouvoir qui est en notre possession ? Arrêtons d’utiliser la parole sans même en saisir la valeur. Des milliers de vues et des réactions surchargées d’émotion sur des vidéos de chat qui éternue ; des clics à n’en plus finir pour accéder à la réduction de – 30% sur le dernier gadget à la mode ; des pages entières de magazines qui m’expliquent comment faire disparaitre le gras tenace sur le bas du ventre … Tous ces mots perdus, creux, gaspillés ; qu’ont ils appris à ses lecteurs et auditeurs ; qui ont-ils rendus heureux ; quelle plus-value pouvons-nous en tirer?

Bien que la parole soit d’argent, le silence est d’or. Se taire permet donc de conserver la force si précieuse de cette parole. Sans silence ; pas de bruit ; uniquement un flot incessant de vocable inaudible. Avec du silence ; des bruits. Des bruits distincts, audibles ; des bruits qui attirent notre attention. Ces bruits sont des paroles, des paroles singulières, avisées et conscientes.

La parole est en effet une arme à double tranchant. Utilisée avec excès, elle devient inaudible. Tel l’enfant qui criait au loup ; la parole trop utilisée n’est qu’inefficace et noyée. Mais, lorsque la parole est utilisée avec parcimonie et réflexion, elle devient alors perceptible et écoutée. La parole confinée est la parole réfléchie.

Laissons la parole se reposer, et retrouvons-la plus tard quand nous saurons mieux l’apprécier ; quand nous sauront l’aimer pour ce qu’elle nous dit, et non pour l’habit qu’elle porte. Notre société actuelle ne laisse de la place qu’aux formes. La forme des corps et non la substance de l’âme, la forme des objets et non leur utilité, la forme de la parole et non plus son fond. Les effets de manche balayent la raison, les figures de style dévisagent les démonstrations et les regards hypnotisent les foules. L’art de la parole n’est plus ; il a été remplacé par l’art de la séduction. Les mots sont choisis pour leur sonorité et non plus pour leur sens.

A l’heure où la parole est gangrénée par la directe réaction ; elle doit retrouver sa grandeur. La parole doit se confiner dans les bras de sa mère, connaissance ; elle doit retrouver sa genèse dans le message qu’elle souhaite porter. La parole doit retrouver son énergie de combattante inarrêtable ; elle doit retourner sur le front, entraînée, armée, éveillée.

Alors Mesdames et Messieurs, oui, nous sommes en guerre. En guerre pour reconquérir la glorieuse et éclatante parole.

Aux armes citoyens ! Confinons nos considérations ; Oui aux débats d’idées ; non aux débats d’opinions !

À la négative – Marguerite Quadrelli

« Pangolin » : le mot simple fait 12 points au Scrabble. Mais vous pouvez l’optimiser, en posant le « g » sur une lettre double ce qui vous donnerait 15 points, en plaçant le mot sur une case mot double ce qui vous donnerait 24 points, ou mieux, une case mot triple, ce qui pourrait vous apporter jusqu’à 36 points. Sans compter que le mot « pangolin » contient 8 lettres, et que si vous arriviez à le placer sur le plateau il constitue un scrabble qui ajoute 30 points à votre score. Avec un score de 66 points, c’est un beau coup que vous pourriez jouer ! 

Je vous parle de cela parce que cela fait deux semaines que je joue au Scrabble toute la journée, et que je rêve de pangolin toutes les nuits… Est-ce maladif ? Peut-être. Suis-je la seule ? Sûrement pas. Depuis ce lundi 16 mars 2020, tous les français sont confinés. Interdiction de sortir, sauf pour motifs impérieux listés avec une précision soviétique sur une attestation comme l’administration française adore en faire. La ville est au repos, Paris s’endort, la sorcière se réveille… La sorcière s’appelle Corona, Covid-19 pour les intimes. Et depuis plusieurs mois à présent, elle décime les villageois depuis la Chine jusqu’aux États-Unis. Elle emporte dans ses bourrasques mortifère les vies et les esprits des hommes. Elle n’était qu’un embryon au départ, couvée par une chauve-souris, adoptée par un pangolin (le revoilà celui-là). Et tout a basculé lorsque l’homme a voulu la goûter. Corona n’a pas apprécié. Arrivée à maturité, elle s’est réveillée et a insufflé sur le monde une terreur qu’il n’avait pas connue depuis des années. Alors, en attendant que la sorcière s’endorme et que le village se réveille, il nous faut rester confinés. Veiller. Attendre. Les hommes, comme les mots, sont enfermés. Les mots, comme les hommes, ne peuvent plus parler.

C’est, nous a-t-on dit, le meilleur moyen de sauver le monde. À ce prix-là, le prochain Marvel promet d’être des plus épiques. Les super-héros messianiques du XXIe siècle regardant Netflix en pyjama et se mouchant dans leurs coudes. Il y a de quoi faire rêver les générations futures, et rendre fiers nos ancêtres ! Sans sarcasme, c’est une consigne qui nous a été donnée et qu’il faut respecter puisqu’effectivement, même si cela peut paraître dérisoire, limiter les déplacements permettra surement d’endiguer l’épidémie. C’est Emmanuel Macron qui l’a dit.

Alors vous retournez à votre canapé, les yeux vagues, la main molle saisit la télécommande et appuie machinalement sur les numéros des chaines. Sur TF1 : « Camping Paradis », sur France 2 « Magazine du savoir-vivre », sur M6 « Les reines du shopping », sur NRJ « Les Anges de la télé-réalité », sur la… Vous décidez d’éteindre le poste, le programme est d’une richesse affolante que vous risqueriez de vous cultiver. D’ailleurs, vous avez un TD à finir. Mais avant, pour vous donner des forces, une petite pause s’impose. Ce jeu de pause / décision / distraction / culpabilisation vous prendra toute la journée, et lorsque viendra le soir et l’heure du coucher, à cette question : « Qu’ai-je fait aujourd’hui ? », vous répondrez, à votre fenêtre, le regard au loin, les cheveux au vent, avec un petit trémolo dans la voix : « J’ai vécu ». Oui, vous aurez vécu une fois de plus, une journée de plus, dans ce confinement interminable qui vous retient à votre foyer, par un lien qui n’est pas de l’amour ou de l’affection, bien que vous ne manquiez certes pas d’en avoir, mais du devoir. Ce devoir qui vous impose de rester cloitrés, enfermés, mais surtout, muets.

Les hommes, comme les mots, sont enfermés. Les mots, comme les hommes, ne peuvent plus parler. Au-delà des lamentations : « J’ai plus de vie sociale », « Je veux prendre un café un terrasse », « Ce sera quand la prochaine soirée ? », le véritable malaise qui se manifeste chez les gens est ce manque de relations, de rencontres, de discussions. Je ne sais pas à qui parler. Cela fait vingt jours que je parle à mes parents, à ma soeur. Hier, j’ai fait une petite folie : je suis allée parler à mon frère. C’était audacieux de ma part. Mais voilà, après avoir fait dix fois le tour de tous les membres de ma famille, je me retrouve seule. Les mots sont là, mais ne peuvent plus sortir. On dirait qu’avec les corps, les mots aussi ont été confinés. Confinés dans un espace incertain entre le cerveau et la gorge, dans cet interstice où ils existent sans pour autant pouvoir prendre vie. La parole est à l’arrêt. Pourtant les hommes, par leur nature sociale, ont besoin de s’exprimer, de débattre, de rire même, de badiner, de pleurer, de se plaindre, de se taire, mais ensemble. Les hommes, comme les mots, sont enfermés.

Alors, phénomène intéressant mais néanmoins prévisible, nous voyons exploser pendant cette période de confinement les différentes plateformes de réseaux sociaux : Facebook, Instagram, Twitter deviennent les sauveurs de cette génération et constituent les médiateurs qui relient chaque individu à son groupe, sa bande, son monde. Nouveau venu dans la collection, TikTok fait une entrée fracassante en voyant son nombre d’utilisateurs exploser. Chacun devient tour à tour danseur professionnel, expert en médecine, conseiller politique, reporter de l’extrême, chanteur de renom, styliste en vogue, professeur particulier ou critique littéraire. Les vies des uns et des autres s’exposent sans pudeur ni retenue, à la vue de tous. Mieux encore : le besoin de rencontres visuelles se faisant de plus en plus ressentir, et les apéros à distance se multipliant, tout comme les TD à distance d’ailleurs, nos téléphones se sont soudainement chargés de dizaine d’applications de type Glowbl, Discord, Skype, Zoom… qui ont toutes le même objectif : permettre aux confinés reclus d’entrer en contact avec des proches qui leurs semblent inaccessibles, et de parler en face à face malgré la distance qui s’est installée, petit à petit, dans nos vies. 

Ce phénomène est moins anodin que ce qu’on pourrait penser. Car à travers l’usage de ces réseaux sociaux, ces appels « visio » à répétition, une chose certaine ressort : nous avons besoin de communiquer. Et la parole, si elle peut être limitée, ne peut être enfermée. La solitude pèse. Et les mots que nous écrivons, nous avons besoin de les dire, de les prononcer, de les hurler, de les pleurer, de les rire, de les susurrer, de les déclamer, de les murmurer, de les dicter, de les énoncer, de les enflammer, de les chanter, de les danser, de les avouer, mais surtout, de les partager. L’art oratoire n’est pas qu’un art élitiste, c’est un véritable art de vivre, et même un art vital. Si l’on ne peut retirer à l’éloquence sa dimension véritablement esthétique, elle n’en demeure pas moins nécessaire à tous. Écrire est un formidable moyen d’expression, mais les mots, comme les hommes, ne peuvent demeurer trop longtemps enfermés sur une page blanche. Avez-vous déjà songé à toutes ces paroles inscrites sur cette feuille de brouillon ? Ces phrases qui vous tournaient dans la tête, que vous n’osez dire, que vous écrivez ? Confinées sur un papier. Arrêtées. Et après ? Ces « Je t’aime » que vous avez griffonnés sans oser les avouer, ces « Pardon » qui sont d’autant plus durs à assumer ? Cyrano écrivait mais ne parlait pas. Et cela l’a perdu. Les hommes hésitent mais ne franchissent pas le pas. Et si, après ce confinement, nous comprenions enfin que la véritable valeur des mots vient en les disant ? C’est là qu’ils prennent leur poids, leur signification. C’est dans la bouche qu’ils prennent leur saveur. C’est dans l’air qu’ils gagnent leur liberté. Et c’est dans les yeux de l’autre qu’ils conquièrent la beauté.

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