Ode à un discours – « We shall fight »

Winston Churchill – Par Sara Demirdjian

Sa Breguet indiquait seize heures moins vingt

Le vieux lion se murmurait un virelangue  

Il souleva son imposant embonpoint

Et remis dans son gousset sa montre étincelante

Son discours posé sur le bel écrin

Près de la masse d’armes dorée

Intriguait tout aussi bien les partisans de Chamberlain

Que les membres de son propre cabinet

Dans un silence le bulldog à la mâchoire empâtée

Débuta solennellement le long exorde

Le désastre des Dardanelles semblait effacé

A Dunkerque par le succès du mosaïque exode

Comme une forteresse derrière lui

Se dressait toute la langue anglaise

Appelée à défendre aujourd’hui

Comme Douvres et ses hautes falaises

L’île de tout temps assaillie

Pour que jamais la voix de la liberté ne se taise

Toute la Chambre déchainée retrouva son courage 

Acquiesçait et levait la crête    

Au cri des yeah qui concluaient chaque phrase

Le ton était donné, l’Union sacrée était prête 

Et l’on crut voir un bref instant

Dans un seul corps tous deux réunis

Pitt, jeune tribun en son temps

Et Wellington chargeant l’ennemi

Empruntant au Tigre sa cymbale militaire

Comme pour rappeler aux Français le temps qu’ils étaient lions

Acclamé, le rhéteur devenait rétiaire 

Moqué, le mirmillon germanique devenait mirmidon

Sa voix grésillait à la radio dans chaque foyer

Elle adoubait et armait chaque Briton

Anoblissait l’infirme, le marin et l’ouvrier

Et unissait la rose, le poireau, le trèfle et le chardon

« Nous nous battrons », telle fut l’anaphore

Le cri de l’hoplite, le chant du spartiate

Que la langue appelait à grand renfort

Comme la fronde de David devant Goliath

Chaque mot trouvait sa juste place

Au sein de sa sublime péroraison

Comme des balles introduites dans la culasse

Que ses lèvres envoyaient au front

Chaque fois qu’il jetait le gant, croisait le fer

Comme le grec Démosthène et le latin Cicéron

Dans leurs Philippiques et leurs Catilinaires

Ses mots franchissaient toujours le Rubicon

Il avait enrôlé la langue dans sa marche martiale

Il avait déjà gagné, l’espoir avait éclos

Car chaque mot de Churchill valait mille balles

Et chaque discours de Churchill valait un assaut

Pourtant, des facilités de Lloyd Georges

Il n’avait pas une once

Et par le labeur su dénouer sa gorge

Jusqu’à simuler une naturelle aisance

Si nécessaire il apprenait tout son discours

Si nécessaire, même le mouvement de ses poignets

Les grimaces préméditées et les silences lourds

Sans jamais donner l’impression qu’il le déclamait

Car le talent trahit toujours son complice

Et montre du doigt le travail sur le sentier de la gloire

Tandis que le génie consiste justement à faire croire

Qu’il n’existe nul artifice, qu’il n’y a point de coulisses

Que le seul mérite qui venait à lui échoir

Revenait aux vertus seules du lait de sa nourrice

Ô combien de discours de sa main-même écrits

Portaient en eux ce souffle de démiurge

Le silence dans le secret de la nuit

Qui au poète comme au stratège prête refuge

Ce silence qui dicte aux cœurs hardis

Les mots qui à l’aube s’insurgent 

La parole est la suprême parure

Difficile à porter tant elle se rebelle

Mais elle peut aussi être une armure

Si elle ne se contente pas d’être belle

L’uniforme ne fait pas les grands généraux

De même que la parole jamais sincère et toujours déguisée

Qui feindrait même la verve des hérauts

Ne vaudra jamais l’épée soi-même aiguisée 

Lui qui lut jeune Gibbon et Macaulay

Se souvint du mythe d’Horatius

Il se voyait défendre sa Manche sacrée

Et repousser les Etrusques sur le Pont Sublicius

Dans le style élisabéthain de son discours

Il réussit comme l’on réussit peu à exalter une nation

A unir tout un peuple comme Henri V à Azincourt

A réveiller en chaque patriote ce noble frisson

L’Allemagne le prenait très au sérieux 

Les paroles de ce vieux n’étaient pas dérisoires

Pour les dictatures, rien n’est plus pernicieux 

Que quelqu’un qui a de la mémoire

Pour le peuple et son jeune roi 

Churchill faisait manifestement figure de père

Il était résolu à mener jusqu’à la fin le combat 

Et appelait les Américains à entrer en guerre.

Ismael Zniber

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