Éloquence et chute de l’égo

«Après tout, vivre au-dessus reste encore la seule manière d’être vu et salué par le plus grand nombre». Jean-Baptiste Clamence, narrateur de La Chute d’Albert Camus, revient ainsi sur sa vie antérieure de brillant avocat parisien : « Ma profession satisfaisait heureusement cette vocation des sommets. Elle m’enlevait toute amertume à l’égard de mon prochain que j’obligeais toujours sans jamais rien lui devoir. Elle me plaçait au-dessus du juge que je jugeais à son tour, au-dessus de l’accusé que je forçais à la reconnaissance.» Ses plaidoiries, ses défenses de tout accusé sur lequel il aurait reniflé « la plus légère odeur de victime » lui servent avant tout à éprouver combien il est bon, magnanime, et digne de louanges. La grandeur d’âme incarnée comme personnage public, n’est-ce pas tentant ? Pas uniquement public, à vrai dire ; lui-même y croyait passionnément, jusqu’à ce qu’une nuit, en entendant le corps d’une femme qui venait de se jeter dans la Seine, il ne fasse rien. Absolument rien. La lâcheté flagrante, éclairant d’un jour nouveau sa tranquille certitude d’être un homme inébranlablement bon. Cet âcre dévoilement entache de fausseté, rétrospectivement, tous les grands discours qu’il avait pu tenir, en fait  ressortir le simple caractère de discours d’apparat vide de sens.

Propension du débat à la satisfaction de l’égo

Cela semble presque une fatalité que de s’écouter parler, dès lors que l’on s’adonne au débat parlementaire pratiqué à la Fédération Francophone de Débat. Après tout, chacun est bien conscient du caractère factice du débat en cours. Chaque équipe se voit attribuer arbitrairement la défense d’une position qui peut parfaitement être opposée aux convictions personnelles de ses membres : j’eus à argumenter en faveur de l’abolition de la propriété privée en compagnie de fiers défenseurs des bienfaits du capitalisme et du libre-échange, expérience enrichissante s’il en est. Peuvent aussi être débattues des propositions de loi fantasques, ou du moins peu à l’unisson de l’esprit du temps, à l’instar de la légalisation de la polygamie. Il est donc admis que la pleine adhésion aux thèses que l’on sera amené à défendre est tout sauf requise. Seul compte alors l’art oratoire dont on saura faire montre, ce qui glisse bien rapidement vers la glorification de ses capacités à discourir sur n’importe quel sujet avec brio, sans nécessairement le maîtriser – d’où la condamnation platonicienne des sophistes, capables de s’attirer les faveurs de la foule sur n’importe quel sujet bien plus aisément qu’un expert dudit sujet. Ainsi d’un débat sur la légalisation des maisons closes, qui s’envolerait avec lyrisme vers une condamnation morale facile de la prostitution sans avoir la moindre idée de la situation actuelle, et donc sans pouvoir jauger avec précision ce que seraient les conséquences de cette évolution. La situation favorise d’ailleurs cette tendance : pendant de longues minutes, toute une assemblée n’écoute que nous, réagit à nos seules paroles, est plongée dans l’hilarité ou l’émotion la plus vive par notre seul fait. Occasion rêvée de se complaire sous les feux de l’attention : quoi que l’on dise, nul n’est censé nous interrompre sans notre accord – à l’inverse d’une conversation courante où les voix s’entremêlent en permanence, et où la non-pertinence, la lourdeur, les gargarismes d’autosatisfaction, sont vite rembarrés. On peut se permettre toutes les mesquineries à l’égard de notre adversaire, puisqu’après tout, le but est de triompher de l’autre : attaque ad hominem (« Il est bien normal que Monsieur veuille légaliser la prostitution, c’est bien le seul moyen qu’il ait pour que des femmes s’intéressent à lui »), technique de l’homme de paille, et vogue la galère.

Nécessité de la cohérence argumentative

Mais cette perspective d’une oasis enchantée, où la foule boirait les paroles de l’orateur, ne doit pas oblitérer le pendant de cette écoute : si l’équipe adverse est si attentive, c’est pour déceler  la  moindre  faille  du  raisonnement, en  repérer  toutes  les hypocrisies, et les mettre en lumière par une question assassine – ou bien pour les réfuter avec délectation. C’est que le débat est toujours contradictoire ; et toute la sophistication du monde peut voir sa portée anéantie par une remarque pointant innocemment une contradiction. L’orateur se retrouve alors dans la même situation que les Etats-Unis par rapport à leur financement de groupes divers : un article récent a révélé qu’en Syrie, des groupes armés par la CIA combattaient des groupes armés par le Pentagone. Eh bien, une fois cette information divulguée au grand public, c’est tout de suite embêtant – alors que l’on s’accommodait très bien de la situation en interne. La façade oratoire explose alors, et il est bien difficile de reconstituer à la hâte une cohérence à partir des morceaux de notre argumentaire (et de notre crédibilité) réduits en morceaux. Garantie fondamentale de l’humilité essentielle à l’art oratoire, toujours mise à l’épreuve.

Nécessité de l’argumentaire, tout court.

Il serait tout aussi vain de vouloir pallier une argumentation défaillante par une sorte d’embrouillamini rhétorique, voile hâtivement jeté sur l’impasse du raisonnement. Mise en contexte : « Chère assemblée, je ne peux que me réjouir de pouvoir enfin me lever pour m’opposer à cette absurde proposition. Je ne sais pas, à vrai dire, si cela est nécessaire, tant les arguments avancés par les membres du gouvernement sont ridicules. Eh oui, ce sont bel et bien ces personnes qui nous gouvernent, ces personnes qui ont à leur solde une majorité de l’Assemblée Nationale, ces personnes enfin qui pensent pouvoir imposer leur volonté mortifère sans même se donner la peine d’un argumentaire! Peut-être est-ce le nombre de joints qu’ils ont pu fumer qui leur a ôté toute notion du sens commun, estimant par-là que la légalisation du cannabis serait souhaitable. Peut-être, sinon, est-ce un moyen pour eux de faire oublier leur désastreuse politique économique et sociale ; il est bien plus simple de gouverner un peuple de junkies, n’est-ce pas ? » L’avantage immédiat de ce genre de discours est qu’il n’y a, en l’espèce, rien à réfuter ; et cette émancipation souveraine de toute rigueur par rapport au sujet permet un déchaînement rhétorique qui peut être plaisant à entendre, ne serait-ce que sous un rapport esthétique, ou par amour de la « punchline ». Mais cela ouvre aussi un boulevard à l’équipe adverse. Il ne faudrait pas, évidemment, que leur prestation se résume à pointer la vacuité du discours précédent ; cela entraînerait fatalement une dégringolade du niveau du débat à coups réciproques de « Vous n’avez rien dit ! – Mais vous non plus ! – Etc. » Toutefois, le rapide pastiche peut ici se révéler précieux : « Ainsi, nous voudrions légaliser le cannabis parce que nous en avons-nous- même consommé, et estimons nécessaire que tout le monde en consomme aussi. Fabuleuse analyse ; si vous permettez, nous reprendrons le fil de nos véritables arguments sansplus tarder. » Ou bien encore : « Vous devriez essayer, je vous sens un peu tendu. » En un sens, il s’agit de retourner ses propres armes fallacieuses contre l’orateur bouffi de son importance, en s’assurant toujours que cela ne prenne pas le pas sur son propre argumentaire, au risque d’une stérilité renouvelée.

Nécessité de l’adéquation du discours à l’auditoire

Une dernière manifestation pernicieuse d’un égocentrisme envahissant, au-delà de la certitude que la qualité de son art oratoire est suffisante pour s’épargner une réflexion en profondeur autour du sujet du débat, est l’indifférence complète à la compréhension de l’auditoire. En clair, faire passer les arabesques de style et d’abstraction avant la certitude que le discours est compris par tous. L’adaptation du niveau de langue à l’auditoire, par exemple, est d’autant plus nécessaire en éloquence qu’un discours ne s’entend qu’une fois. Il est toujours possible de relire une phrase alambiquée dans un livre ou un article, tandis qu’un discours fuse, sans que l’on puisse le mettre en pause pour intégrer correctement le sens de la phrase précédente. Cette tendance non seulement à l’indifférence de la communication claire, mais parfois même au désir de ne pas être compris, peut se faire jour dans tout discours, hors du cadre du débat parlementaire. Après tout, ne pas être compris est une manière d’affirmer sa supériorité intellectuelle : ce qui n’est pas compris ne peut être remis en cause. Ainsi de certains professeurs de philosophie, qui peuvent se complaire à asséner devant une classe de lycéens des abstractions paradoxales ou une foule de concepts grecs, sans que ceux-ci ne se sentent la légitimité de les interroger. Ainsi aussi de certains hommes ou femmes politiques, qui masquent des choix avant tout politiques derrière la pseudo-intouchabilité d’une science économique que nul mortel ne peut décemment remettre en cause (ce que Pierre Bourdieu appelait l’allodoxia); s’alliant parfois à un faux sens commun, donnant au public la satisfaction de pouvoir toucher du doigt cette vérité tout en ayant la garantie aveugle qu’elle est prouvée, démontrée, irrévocable. Il ne s’agit pas de se refuser à la « pensée complexe » ; mais l’art oratoire ne peut s’exercer dans une parfaite verticalité, dans la négation de l’interaction, même asymétrique, avec son auditoire. Au risque sinon d’arriver au jour que Paul Nizan pressentait dans LesChiensdeGarde, où «la pensée bourgeoise pleinement avertie enfin de son impuissance tirera un orgueil inquiet de sa démission (…), qui annonce le jour où les penseurs se livreront à l’onanisme de l’intelligence miroir.»

Acceptation du travestissement inhérent à cet art

Il ne s’agit pas là de nier la mise en scène, la dramatisation, le lyrisme consubstantiels à l’éloquence, bien au contraire ; il s’agit avant tout de leur rendre leur caractère d’agencement formel, vecteurs et non substituts de la parole pertinente. Paradoxalement, l’un des conseils les plus utiles qu’il m’ait été donné lors des formations de la FFD fut de ramener les épaules en arrière, pour éviter une stature courbée un peu faiblarde : il s’agissait de se donner l’air d’une assurance à toute épreuve, à la limite de l’orgueil. C’est que l’éloquence appelle la constitution d’un ethos, par la création en acte d’un personnage factice qui convient aux choix argumentatifs. Un argumentaire libéral pourra ainsi être servi plus efficacement par l’adoption d’un vocabulaire et d’un maniérisme thatchériens (sauf par sa voix perçante, toujours aussi crispante), sans rentrer non plus dans une caricature risible.

L’importance de cette transformation de sa manière d’être ordinaire est démultipliée dans les procès fictifs, qui flirtent avec la reconstitution historique. Incarner Robespierre,

Talleyrand, Dark Vador, requiert une adaptation parfaite à ce qu’aurait pu être l’éloquence du personnage en question, quitte à insister avec lourdeur sur des valeurs qui nous sont étrangères – la vertu du citoyen, la malléabilité de l’intriguant, ou la puissance du côté obscur.

Cette variabilité de représentation de soi devrait précisément être le meilleur moyen de réduire le risque d’enflure d’ego : nul acteur ne devient subitement orgueilleux d’avoir incarné un roi antique dans une tragédie quelconque. Toutes ses forces sont au contraire dirigées vers l’amélioration de son interprétation, tout comme un orateur devrait s’appliquer à parfaire à la fois ses capacités argumentatives, l’organisation de son discours, et son rendu en acte. Nulle amélioration ne peut provenir de la confiance aveugle en sa supériorité oratoire, car celle-ci n’admet point de critique ; et face à la contradiction publique aiguisée, la chute est rude.

Océane Mascaro

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