De l’art du silence

« La parole est d’argent, mais le silence est d’or ». Qui se serait douté que ce dicton si célèbre puisse également s’appliquer à l’éloquence ? La dernière fois que vous l’avez entendu, ce devait être à un repas de famille, lorsque votre père a réprimandé votre petit frère qui parlait trop fort, ou alors en TD lorsque vous vous êtes aperçus trop tard qu’il aurait mieux valu vous taire plutôt que d’annoncer à voix haute que la loi « stipule ». Pourtant, l’art oratoire aussi use du silence, et savoir le maîtriser, c’est prendre un avantage considérable sur les autres orateurs.

Le « silence oratoire », comme nous pourrions l’appeler, n’est pas un blanc, ni un vide. C’est un espace que vous allez remplir non avec des mots, mais avec des sensations. Ce n’est pas la manifestation d’un stress, ou l’absence de réponse à une question. C’est un outil précis qui, bien maîtrisé, ne donnera pas l’impression à l’auditoire que vous ne savez plus quoi dire, mais, au contraire, va produire chez lui une forte impression. C’est également la manifestation d’une certaine maturité chez l’orateur, qui a compris que tout n’est pas dans la parole, mais également dans le ressenti, et qu’il faut laisser au public le temps d’assimiler pour mieux apprécier. Comme dans une symphonie, la partition du discours ne peut être faite que de notes, mais aussi de soupirs et de contre-temps.

I. De l’utilité des silences

Un discours, c’est principalement une suite de phrases. La rhétorique est avant tout l’art de savoir manier les arguments, et de les énoncer d’une façon convaincante. Les silences sont naturels, et même indispensables d’un point de vue physiologique dans votre prestation. C’est par eux qu’en tant qu’orateur, vous pourrez reprendre votre respiration et ainsi ne pas arriver essoufflé et la voix coupée à la fin de votre texte. Mais les silences peuvent également devenir un allié de choix. Trois raisons principales devraient vous convaincre de leur utilité.

Le silence pour adapter son rythme au public

Un orateur clamant un discours ne le fait pas pour lui-même, et il n’y a rien de pire qu’une personne qui s’écoute parler et laisse résonner en elle ses phrases comme des pépites d’or dont la richesse ne peut être perçue que par elle seule et qu’elle seule peut comprendre. L’orateur a pour mission principale d’être compris. Le public, en effet, ne pourra adhérer à une cause qu’à condition de la comprendre. Dans cet objectif, il est très important que l’orateur se connecte avec lui. Au fur et à mesure de sa prestation, il doit le regarder pour percevoir si celui-ci suit le fil de ses pensées, ou au contraire est perdu par le flot d’arguments. La concentration humaine est en effet très limitée. La vigilance décroît fortement dès 30 minutes. Le rythme de récupération pour le cerveau humain est environ de 25 minutes de concentration puis 5 minutes de repos. Ainsi, dans le cadre d’un débat ou d’un procès, le public sera forcément un peu moins attentif aux prestations tardives. Il est donc essentiel pour l’orateur de réussir à capter chez l’auditoire cette fatigue passagère, afin d’intégrer des silences qui permettront de donner le temps aux auditeurs de comprendre, assimiler et intégrer les informations.

Le silence pour mettre en valeur une phrase

Qui n’a jamais croisé cet orateur qui, pouvant être aléatoirement débutant ou talentueux, enchaine ses phrases à la vitesse de la lumière, superposant dans un mélange turbulent des arguments, des exemples et des réfutations ? Il laisse au public un arrière-goût de frustration, de celui qui n’a pas tout compris alors que pourtant, le discours avait vraiment l’air pertinent. Pour éviter cet écueil-là, il faut avoir recours aux silences. On peut être tenté, dans le cadre d’une prestation chronométrée, de suivre au mot toutes les notes prises sur sa feuille, quitte à les lire, pour terminer sa démonstration en n’ayant oublié aucun point. Pourtant, si sur le papier votre raisonnement était infaillible, il ne convaincra pas totalement le public dans ces conditions. Les idées, pour être percutantes, doivent être mises en valeur le mieux possible. L’auditeur doit pouvoir déceler les éléments essentiels du discours, les phrases clés, afin d’en comprendre l’articulation générale. Cela passe par le rythme, le ton, la voix, le débit, et les silences. Intégrer des silences aux endroits stratégiques de son discours va permettre de mettre en valeur une phrase, une idée. Un silence de trois secondes. Puis une phrase prononcée clairement, avec une voix un peu plus grave. Puis un autre silence de trois secondes. Cette structure, à utiliser avec parcimonie dans votre prestation, met immédiatement en exergue une phrase choc, un argument fort que vous voulez absolument faire comprendre au public. Le silence est votre atout majeur pour lui faire comprendre que là, ce que vous allez dire, il ne faut pas l’oublier.

Le silence pour transmettre des émotions

« Ethos, logos, pathos », répète-t-on souvent : tels sont les trois piliers de l’éloquence. L’ethos, c’est la présentation physique, l’impression que l’orateur dégage. Le logos, c’est l’argumentation. Et le pathos, c’est l’émotion. C’est aussi le point le plus sensible du triptyque, car il faut veiller à ne pas trop en faire, mais en faire quand même assez, dans un équilibre délicat où l’orateur peut soudain devenir contre son gré le héros grec des tragédies antiques. Alors, pour faire passer des émotions au public sans sombrer dans l’exagération, nous pouvons vous conseiller de miser sur les silences. Car oui, le silence peut transmettre des sensations, parfois plus sûrement que des mots ne pourraient le faire. Tout se joue dans le regard. Se taire quelques secondes, et fixer des yeux chaque membre du public est un atout incroyable dans vos prestations. Porter dans ses yeux les mots que l’on n’ose plus dire, ou que l’on ne veut pas dire, pour que l’auditeur puisse les ressentir. C’est un exercice qui demande de l’entrainement, mais ce jeu de regard intègre le spectateur dans votre réflexion, et l’oblige à réfléchir lui aussi à la situation que vous exprimez.

II. De l’usage des silences

Les bienfaits des silences oratoires maintenant énumérés, il convient de vous donner quelques astuces et consignes pour maximiser leurs effets. Si le silence présente de nombreuses qualités, il est, comme toute bonne chose, à consommer avec modération, et en surabondance, il pourrait entraîner une indigestion. De même, mal utilisés, ils pourraient perdre de leur pouvoir.

Le silence, un ingrédient à utiliser avec parcimonie

Moins c’est plus (« Less is more » comme disent nos cousins d’outre-manche). De même que le fond de teint, il ne faut pas abuser des silences, au risque de les faire devenir superficiels et forcés. En effet, des silences appuyés à répétition risquent de lasser l’auditoire, et surtout de casser le rythme de votre discours en le ralentissant. Testez la pertinence des silences en répétant votre discours, évaluez la dynamique générale et choisissez un ou deux silences bien prononcés qui suffiront la plupart du temps.

Le silence, une technique à apprivoiser

Afin de devenir maîtres de l’art subtile et délicat du silence, nous vous proposons concrètement quelques techniques qui pourraient vous être utiles. La première est intitulée « technique de la feuille blanche ». Afin de savoir exactement où vous souhaitez placer un silence, et afin d’être sûr de ne pas l’oublier, vous pouvez glisser entre vos notes, au moment choisi, une feuille blanche synonyme de silence. Ainsi, en tournant vos pages, vous saurez que lorsque vous trouverez cette feuille blanche, il vous faudra faire un silence. Cette technique vous permet de ne pas oublier ce moment si important, mais suppose que vous utilisiez des notes, ce qui n’est pas toujours le cas. Elle peut être un bon moyen à utiliser dans les premiers temps de votre parcours oratoire. La seconde technique qui vous aidera à avoir un silence convaincant, c’est le regard. Comme nous l’avons dit précédemment, votre silence doit porter les mots que vous taisez. Il est donc essentiel, lors de vos silences, d’avoir un « regard éloquent ». Pour cela, quelques astuces : regardez le public, les membres du jury, un par un, afin que chacun se sente regardé et concerné. Essayez de transmettre par votre regard, et votre expression faciale générale, votre sentiment : la joie, le doute, la tristesse… C’est presque un exercice de théâtre. Enfin, la troisième technique est proche de la seconde, et concerne la gestuelle : le public ne droit pas ressentir votre silence comme un doute, une hésitation ou une peur, et cela passe principalement par votre attitude : tenez- vous droit, n’ayez pas les mains sur la table, adoptez une posture stable qui vous donnera un air sûr de vous. Ainsi, le public ne s’y trompera pas : votre silence est volontaire, et souligne un passage important de votre démonstration.

Les silences sont ainsi des atouts très précieux qui peuvent apporter un énorme plus à vos prestations. À titre personnel, je ne peux que vous encourager à les travailler et à les maitriser. Ils feront vraiment la différence entre un orateur qui sait se faire comprendre et mettre en valeur ses idées, et un orateur qui se concentre sur son texte. Alors, vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Marguerite Quadrelli

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